trois jours de folie début juin 68 à la sorbonne libre
© 68-98-2008 marie-helene le doze

Écrit sur mon carnet de notes fin 68. Les notes de bas de page sont écrites au printemps 98. Vous pouvez imprimer ce document pour votre usage privé.
Je précise que bien sûr je ne vis plus du tout à ce rythme !
Le décor : le Quartier Latin où j'évoluais entre la rue du Pot de Fer et la rue Visconti
La Sorbonne, j'y suis retournée l'automne dernier, avec mes filles, à qui je montrais mon quartier latin, excitée comme une puce, retrouvant cette jubilation du formidable espoir de mai 68
 
je revoyais ça grouillant de monde, d'une vie inespérée,
 
entrer par la grande porte de la Cour d'Honneur, tourner à gauche, monter au premier étage par le grand escalier où Dany Cohn-Bendit avait tenu une conférence de presse, lors de son retour clandestin d'Allemagne ... teint en brun. alors qu'on attendait un petit roux
continuer toujours vers la gauche, passer devant la salle du comité d'occupation, des salles de philosophie, et au fond la cage de verre, en fait une caisse de paiement réquisitionnée pendant les évènements pour collecter les fonds des quêtes militantes servant à l'autogestion de ce grand bateau ivre qu'a été la Sorbonne du 13 mai au 16 juin 1968 .
 
"Le goût de la vie, le sens de l'histoire, voilà la clé de notre défi."
(Dany Cohn-Bendit
in Nous l'avons tant aimée la révolution, éditions Bernard Barrault 1986
 
 

cette soif jamais ressentie
 
 
 
tant que j'aurai soif de musique soif de justice soif de lutte soif de vie
je ne pourrai pas m'installer dans un bonheur tranquille confortable et stable
j'aime trop les gens qui vivent et qui luttent parce qu'ils croient en la vie en la leur en celle des autres
et je les aiderai dans la mesure de mes possibilités avec mes petits moyens qui sont grands
 
telle est mon éthique
et ma mystique
 
la soif
 
un amour immense
qui m'emplit le coeur et le ventre
 
 

 
paris café le ramsès
21 décembre 68
 
 
trois jours de folie début juin à la sorbonne libre
 
brice 1 coup de foudre
michel 2 ne rentrait plus rue visconti j'avais beau me foutre de lui je commençais à en avoir marre d'être toujours seule
j'étais à la trésorerie depuis quatre cinq jours je commençais à connaître les gens du moins à les repérer
il y avait philippe toujours avec michel au comité d'occupation françois 3 le gros trésorier barbu très très sympathique et puis d'autres armand 3bis très sérieux jean-claude 4 aussi sérieux
 
 
 
ce soir-là juste avant la pentecôte brice est venu
 
 
 
 
manifestant blond feutré
surgi dans la cage de verre de la trésorerie comptabilité générale de la sorbonne occupée
son drapeau rouge à la main
traînant les pieds
comment ça a été
triste très triste cette manif
montparnasse austerlitz
je peux te laisser mon drapeau
oui bien sûr je vais le garder précieusement
je tricotais un gilet jaune à torsades commencé le trois mai
j'ai dû le terminer le trois juin
je transportais mon tricot dans un sac fauchon 6 pas révolutionnaire du tout
brice et son sourire en coin
c'était le petit prince surgi de la nuit
l'écharpe nonchalante autour du cou
la démarche différente
brice le genre de gosse qu'on rêverait d'avoir
brice et ses boucles blondes un peu longues
la voix à fleur de brume terriblement insinuante
tendre verseau séraphique qui se coulait entre mes bras comme un oiseau
vers minuit françois est venu le chercher
je suis restée seule j'avais sommeil je n'étais pas dérangée
en fait il était rare d'être dérangée la nuit à la trésorerie dans la journée c'était la folie
et alain est venu me tenir compagnie nous avons sommeillé l'un à côté de l'autre
appuyés contre le bureau la tête sur les bras je lui savais gré de ne pas me toucher
j'étais encore toute vibrante des caresses de brice j'aimais bien alain
et puis nés le même jour même à quatre ans d'intervalle nous étions d'un même monde d'un même pays
c'est michel je crois ou peut-être philippe qui est venu le chercher
 
la nuit s'allongeait dans ce calme vibrant de la sorbonne
des pas feutrés sont revenus
j'ai ouvert la porte à brice
c'est gentil de venir me tenir compagnie
je ne tricotais plus
je lui ai ouvert mes bras
j'étais perdue de désir
caresses féroces
j'avais envie qu'il soit heureux jusqu'à plus soif
il s'est endormi la tête sur mes genoux entre mes cuisses
je n'osais pas bouger
le jour lentement derrière les vitres
alain était venu nous parler rapidement était reparti
j'étais folle de désir
c'était le matin j'avais faim
nous sommes sortis matin de pentecôte soleil clair sur la chapelle
dans la cour d'honneur on balayait les tracts sur les pavés
brice m'a conduite rue visconti nous avons déjeuné
je n'avais jamais remarqué avant ce matin que le soleil éclairait l'atelier à cette heure-là
et puis nous avons fait l'amour
 
mais nous étions tous deux tellement fatigués
je n'avais pas dormi depuis deux nuits
il semblait qu'on n'avait pas le droit de s'arrêter à tout moment il pouvait arriver quelque chose
j'avais reproché la veille à philippe et michel de ne pas assez dormir
quand on n'avait pas besoin d'eux ils passaient des heures la nuit à discuter à rêver d'action
je leur disais quand il se passera quelque chose d'important
car nous craignions sans cesse l'arrivée des crs dans la sorbonne
eh ben vous dormirez bien sagement comme des bébés
mais ils ne pouvaient s'arrêter et moi j'allais faire comme eux
michel ne rentrait plus à la maison j'ai dit à brice
si tu veux rester dormir ici tu peux moi je dois retourner à la trésorerie
mais il a refusé il n'habitait pas loin il allait rentrer dormir chez lui
il m'a raccompagnée à la sorbonne
il m'a dit au revoir j'ai dit au revoir
mais je savais que je ne chercherais pas à le revoir confusément sans me l'expliquer
il ne fallait pas c'était tout
la sorbonne s'éveillait dans ce clair dimanche matin de pentecôte
depuis hier les gens pouvaient avoir de l'essence
peut-être y aurait-il moins de monde que les autres dimanches moins de touristes
mais la trésorerie était calme jusqu'à dix heures à peu près
puis venaient les quêteurs plus ou moins sérieux
il s'agissait de bien discerner
j'avoue n'avoir jamais compris ce qui poussait les quêteurs à quêter
moi il aurait fallu me payer pour faire la quête
c'est ce que la plupart devaient penser et ils se payaient eux-mêmes
on avait eu le tort de ne pas mettre en circulation dès le début des trucs plombés
j'imagine que ça aurait découragé pas mal de bonnes volontés
ce matin-là alain est venu m'aider en principe il fallait toujours être deux à la trésorerie ce qui était normal
mais les matins je restais souvent seule après des nuits entières de veille parce que les gens ne se réveillaient pas assez tôt
alain s'en va fatigué dormir
je tricote
un gars de l'infirmerie vient
me masse les pieds mais il en voudrait plus et il m'embête
 
comme j'en ai marre je vais au comité d'occupation où alexandra complètement hystérique comme d'habitude parle avec emmanuel qui lui a amené un type à lunettes aux yeux fatigués
 
alexandra raconte que rtl a téléphoné pour dire que fanon 7 demandait asile à la sorbonne
tout à coup alexandra demande
fanon mais qui c'est fanon où il est
et fanon soulève ses lunettes
emmanuel très emphatique mais c'est lui
ça faisait une demi-heure qu'alexandra lui parlait mais avec sa manie de gueuler d'abord et de comprendre ensuite
moi je l'avais reconnu tout de suite
puis arrive jackie le petit jackie qui avait dit en constatant qu'il y avait une jolie fille à la trésorerie qu'il allait venir souvent lui qui en entendant le nom de fanon demande
fanon frantz fanon8
jackie le petit jcr9 bien consciencieux et bien style discipliné
je lui explique qu'un type m'embête et il m'accompagne à la trésorerie
le type est en train de distribuer des cartes de quêteur
je suis brusquement furieuse forte de la présence de jackie
je gueule j'en suis la première étonnée d'ailleurs le type n'insiste pas longtemps

c'est comme ça on veut rendre service et voilà comme on vous remercie
et il s'en va
jacques n'a rien dit il trouve que j'ai très bien agi seule
il reste avec moi
après on sera embêtés par un type de la cuisine qui est déjà venu râler plusieurs fois
et qui demande toujours à voir les cahiers de comptes
non en fait il est de l'équipe du nettoyage et on ne sait pourquoi il s'est mis en tête de vérifier les comptes de la cuisine et partant les compte généraux de la sorbonne ce matin-là il nous apporte un tract avec un projet de restaurant de la sorbonne libre
et puis il me demande les comptes du matin
ils sont peu nombreux je fais même l'effort de lui marquer noir sur blanc sur une feuille les recettes et les dépenses
ça tombe juste
je suis exténuée droguée de nervosité
 
jackie s'en va appelé à l'occupation par philippe et michel
la matinée passe et françois n'arrive toujours pas
il est midi il n'est pas là
emmanuel du crac 5 m'a proposé de me remplacer si j'en avais vraiment marre
il est gentil emmanuel je reste quelques minutes avec lui histoire de le mettre au courant et ne pas le lâcher trop vite
au comité d'occupation j'apprends que michel a décidé de rentrer rue visconti dormir et philippe aussi j'ai de la chance que brice ait refusé de rester là-bas ce matin
ils s'en vont
 
moi j'attends jackie à qui j'ai proposé de venir prendre une douche à la maison
je l'attends assez longtemps je ne sais plus je suis trop fatiguée maintenant
nous descendons vers les caves à la réserve de médicaments
c'est vrai qu'ils toussent tous beaucoup ces petits révolutionnaires
brice cette nuit brice avec son écharpe de petit prince
et michel aussi michel si peu que je le vois j'ai remarqué sa toux
les deux toubibs sont en train de bouffer et bien me semble-t-il
finalement après pas mal de tours encore dans la sorbonne on s'en va
jackie me donne la mais ça m'ennuie ça m'ennuie pas je voudrais dormir
 
philippe et michel sont là-bas
michel déjà couché dans son petit lit de camp révolutionnaire à la guevara
philippe prend sa douche
j'offre du jus d'orange
si je comprends bien je vais devoir dormir avec philippe dans le lit de la chambre à côté
je ne sais même pas si ça me gène après tout c'est michel qui l'a voulu
il me fallait attendre que jackie prenne sa douche et puis qu'il me tienne compagnie dans la cuisine en buvant du thé et puis qu'enfin il parte pour pouvoir moi aussi me laver et me coucher
anne-marie10 aussi est là
michel dort à côté
ou il fait semblant
philippe aussi
je me couche ivre de fatigue et tout de suite c'est un enchevêtrement un ballet de caresses une esquisse de jambes de mains je pense naïvement croyant philippe endormi tiens c'est agréable de dormir avec lui
mais philippe ne dormait pas
et je ne pouvais dormir
cette soif jamais ressentie
et à quelques centimètres de michel nous avons fait l'amour
et à quelques heures de brice j'ai accepté le contact d'un autre
puissant philippe puissant
dommage seulement que je ne l'ai pas choisi qu'il ne m'ait pas choisie
mais qu'importe tout à l'heure demain j'aurai oublié autant le faire avec humour
ou ce sera un autre
ou peut-être michel
qui ne doit pas dormir
c'est pas possible
mais il ne dira rien
 
moi en tout cas je ne peux pas dormir ni même me reposer
alors je me relève et me mets à coudre
faut dire que j'ai dû coudre deux ou trois mini-robes pendant cette période plus trois ou quatre caleçons à grosses fleurs pour michel et un de ses frères
cet après-midi-là je finis une robe ultra courte et ultra décolletée à carreaux rouges et blancs et comme ça je vais acheter de la bouffe dans le quartier
quand je rentre michel se réveille me regarde comme s'il ne m'avait jamais vue
ne dit rien
ann'yvonne et anne-marie arrivent des beaux-arts où elles ont tiré des affiches 5
on finit par réveiller philippe
il est six heures et demi il parait qu'ils doivent être à la sorbonne à sept heures
on bouffe ensemble on rit beaucoup anne-marie est en forme son humour caustique a été aiguisé je lui renvoie la balle
puis je reste seule rue visconti
 
j'irai plus tard à la sorbonne vers neuf dix heures mais rentrerai dormir ici
michel avait insisté pour que je me repose
disant que j'étais utile mais pas indispensable
c'était une de ses phrases favorites que les cimetières étaient peuplés de gens qui s'étaient crus indispensables
j'avais insisté pour qu'anne-marie et ann'yvonne rentrent dormir avec moi
folie de ces quelques jours où on ne pouvait rester seul
être avec les autres
se sentir de quelque part
action remède à l'angoisse
philippe était remonté chercher un bouquin
il m'avait dit à tout-à-l'heure peut-être à la sorbonne
oui à tout-à-l'heure peut-être
c'était comme avec brice je ne chercherai pas à le revoir
philippe appréciera d'ailleurs plus tard alors que nous étions les meilleurs amis du monde il dira à quelques uns
avec marie-hélène c'est bien le lendemain elle vous fout la paix
c'était peut-être ça l'émancipation féminine
un peu triste aussi
mais à l'époque rien n'était triste
j'avais un formidable appétit de vie
je ne cherchais pas les autres je les trouvais
et ce qui était merveilleux c'était de nous aimer
outre les dissensions politiques qui ne faisaient alors que m'effleurer à l'abri de ma cage de verre
 
en fait ce soir-là je n'allais pas à la trésorerie mais incapable de me reposer je restais lire jusqu'au retour d'ann'yvonne et anne-marie qui passaient leur temps à voir des films un peu partout
anne-marie faisait partie de la commission cinéma au 16 rue de la sorbonne et ma soeur la suivait assez souvent
cette nuit-là nous n'avons pas pu vraiment dormir
vers cinq heures du matin michel rentre accompagné de philippe et alain
alors qu'ils avaient dit ne pas rentrer
ma soeur râle parce qu'elle aurait pu aller dormir calmement chez elle au pot de fer
et ça l'embête de se lever maintenant
anne-marie râle parce qu'elle ne veut pas céder son lit par principe
elle a des principes soudain en cette période anne-marie
michel et philippe râlent parce que les chaussettes d'alain sentent trop fort
alain ne râle pas il se couche par terre tranquillement
je ne râle pas je me lève très stylée oui oui on peut me réveiller à n'importe qu'elle heure du jour et de la nuit je suis toujours immédiatement lucide disponible souriante prête à faire du chocolat chaud
c'est michel qui m'a dressée et philippe lui reprochera son impérialisme comme de me demander de repasser sa combinaison blanche de plâtrier pour aller manifester
donc je me lève et vais sortir
alain se lève aussi et sort avec moi
 
ces petits matins sur le quartier matins gris bleu
les cafés
le mandarin d'abord à l'angle de la rue de seine où nous petitdéjeunons en écoutant julie driscoll et les beatles jusqu'à l'heure de fermeture
puis nous émigrons vers le royal odéon jus d'orange je somnole alain est fou de vie il parle encore où trouve-t-il la force pourtant ça doit faire longtemps lui qu'il n'a pas dormi une nuit entière dans un vrai lit
si il a raconté qu'il avait été invité un soir par une journaliste de je ne sais quel canard et qu'il avait bien mangé et tout et qu'au moment de se coucher ben il s'était endormi et que le lendemain il était parti très honteux après le petit déjeuner
finalement nous rentrons je ne tiens plus debout
 
michel est dans son petit lit de camp et anne-marie avec philippe à côté ma soeur est rentrée chez elle
je m'affale sur le lit de camp aux pieds de michel qui prend verbalement conscience de mon existence
tu es fatigué petit
tiens tiens
et alain en pleine forme lui
elle ne tient plus debout il faut qu'elle se couche
je suis bordée dans le petit lit de camp c'est très agréable cette sollicitude de leur part
et je sombre
quand je me réveille ils ont tous disparu
reste anne-marie
je me fais jolie avant de repartir à la sorbonne j'en ai marre d'être en pantalon
la nuit c'est plus pratique parce que c'est assez dégueulasse la sorbonne
j'ai beau balayé la trésorerie il reste toujours autant de papier et de crasse
à croire que cette crasse les gens la trimballent avec eux et la déposent à mes pieds
enfin anne-marie me trouve jolie c'est l'essentiel je suis contre physiquement moralement contre ce type traditionnel de la militante laide et hystérique mal habillée systématiquement
je mets un point d'honneur à être maquillée et habillée proprement au moins
pour donner une idée moins effrayante de la révolution que ce soit une éthique et une esthétique
une joie de vivre
quelque chose de beau
quelque chose à souhaiter
à gagner
 
je ne reste pas très longtemps à la sorbonne
j'ai promis à françois de revenir dans la soirée mais pour l'instant on n'a pas besoin de moi
je rentre
en traversant le boul' mich pour descendre la rue de l'école de médecine je reconnais brice
je passe très rapidement sur l'autre trottoir
il ne faut pas
et puis j'ai très peur déjà de tomber amoureuse de lui
et il ne faut pas
au buci je rencontre alan
 
alan je le vois souvent du côté du Buci
il est anglais par son père et d'origine juive allemande par sa mère il est très chevelu comme bob dylan c'est lui qui me fournit en thé anglais il m'apporte régulièrement son paquet de ty phoo tea
il vient souvent rue visconti à l'heure du tea justement et je me fais un plaisir de griller des toasts et de lui offrir de la confiture d'oranges dans le meilleur style
il m'accompagne rue visconti pour le même rituel
 
devant chez tina rue jacques callot je rencontre martine11 et isabelle12 des amies de longue date mais qui sont absolument hors du coup
ça m'étonne d'ailleurs mais martine qui dessine des godasses pour une boite américaine et est payée en dollars ne se sent pas concernée par les revendications des ouvriers français
ah bon
martine comme isabelle me trouvent très en forme et me demandent comment je fais ou ce que je fais
je réponds que je joue au repos du guerrier
à qui perd gagne en fait
combien de temps ça durera
je ne sais pas
 
rue visconti
alan prépare le thé
fort très fort
il parle
beaucoup
depuis hier il se ballade à belleville et parle avec les gens aussi bien les juifs que les arabes pour les convaincre de ne pas se battre
il est très abattu
et pourtant prêt à retourner discuter dialoguer
 
il fait beau
il fait tellement beau
 
la sorbonne où alan m'a raccompagnée est toute vibrante il y a beaucoup de discussions autour du stand d'el fatha dans la cour
mais je ne m'attarde pas je reprends mon service à la trésorerie
enfin j'ai l'air comme ça d'avoir été souvent là et fidèle à mon poste mais c'était pas toujours vrai parfois je ne tenais pas en place et fermais la trésorerie pour aller au comité d'occupation voir ce qui se passait
 
voir les gens surtout
 
il y avait en plus d'alexandra un autre phénomène féminin aurélia13 qui était son contraire avec pourtant pas mal de caractères physiques communs
elles avaient la même taille et une certaine lourdeur à partir des hanches mais alors qu'aurélia savait avec une féminité sûre masquer ses défauts alexandra assumait avec force gueule tout ce qui était un peu viril chez elle
alexandra était blonde cheveux très courts
aurélia avait cette immense crinière brune qui de loin avec cette éternelle combinaison rouge symbolique qu'elle ne quittait jamais lui conférait une silhouette inoubliable de la révolution
elle était toujours impeccablement maquillée
alexandra passait des nuits entières sans dormir elle reconnaît maintenant 14 que c'était bien inutile mais à l'époque elle prenait tout avec hargne et passion les hommes comme les événements c'était assez effrayant
aurélia avait le don de charmer de plaire d'être coquette
alexandra était ulcérée et estimait très choquantes les minauderies d'aurélia par les temps qui couraient
aurélia d'ailleurs aurait été bien étonnée de savoir qu'elle était coquette elle était à la sorbonne pour une action de militante révolutionnaire
au même titre qu'alexandra
moi j'aimais beaucoup alexandra j'aimais cette force passionnée inutile et envahissante et puis elle était ouverte elle explosait elle gueulait c'était fantastique
comme elle n'était pas d'un abord très sympathique j'étais particulièrement gentille avec elle elle était obligée de l'être aussi avec moi c'était un peu ça ma non-violence
elle venait à la trésorerie discuter le coup avec moi m'emprunter du maquillage et c'était gagné elle était déjà plus féminine
 
bref aurélia et alexandra étaient les phénomènes féminins du comité d'occupation bien que n'en faisant pas partie
il y avait une seule fille élue parmi les membres du comité c'était marie-paule du mau déléguée au comité de presse
alexandra y était venue parce qu'elle avait fait l'amour avec philippe et qu'elle le poursuivait de ses assiduités
aurélia on ne savait pas trop ce qu'elle faisait là
personnellement je ne l'aimais pas beaucoup au début parce qu'elle draguait michel
enfin c'est ce qu'on me racontait
ce que michel me racontait
aurélia étant naturellement coquette et michel naturellement charmeur
quel est des deux celui qui
enfin c'est vrai je n'avais aucun droit sur michel pas plus qu'il n'en avait sur moi j'étais chez lui à cause de l'appartement c'était tout et quand catherine la petite blonde que michel avait virée quand j'étais revenue est passée rapporter un pull qu'elle avait elle-même lavé m'a conseillé de m'occuper de lui et de ses vêtements parce qu'il commençait à ne plus avoir l'air très net ben je lui ai dit que ce n'était pas mon problème mais que si elle ça l'amusait elle pouvait le faire
mais aurélia elle m'énervait quand même un peu c'est vrai quoi cette fille trop maquillée on la voyait trop et puis elle regardait michel avec trop de béatitude
 
ces trois jours-là tout avait l'air tellement possible
 
alors j'étais à la trésorerie
le boulot du soir mettre toutes les pièces en rouleau comme je suis manuelle j'avais pris le coup très vite
j'avais faim j'ai demandé à alan d'aller me chercher un sandwich en bas dans la cour il revient sans sandwich en prétendant qu'il fallait payer un franc pour avoir un sandwich ça m'a étonné mais comme j'avais très faim j'ai pris un franc dans la caisse pour qu'il aille m'en acheter un
j'avoue j'ai détourné un franc du trésor de la sorbonne
 
françois est venu il était crevé ce pauvre françois touchant et un peu trop pressant mais j'avais infiniment de sympathie pour lui
au cours de la soirée je ne sais pas trop ce qui s'est passé
alain avait demandé à michel s'il pouvait dormir rue visconti michel avait dû dire oui françois m'a demandé s'il pouvait venir dormir rue visconti je lui ai dit de demander à michel michel a dû dire oui
bon moi je m'en foutais
il était à peu près minuit françois voulait que je reste avec lui garder la caisse mais j'étais crevée
deux types de l'infirmerie sont arrivés avec françois et ils allaient dire des choses importantes sur khan 15 ils m'ont fait juré de garder le secret 16
quand alain est arrivé me demandant l'air enlevé
alors tu viens
et françois disait non
mais tu l'as regardée elle est crevée je l'emmène se coucher
et françois a dit bon d'accord mais tu viens demain à neuf heures
je suis partie avec alain
dans le couloir on a rencontré alan qui nous a accompagnés
je craignais d'ailleurs qu'il vienne avec nous jusqu'à la maison et qu'il reste pour parler ou ne pas parler
et au fond j'avais bien envie d'alain
 
 

 
 
et ça a duré comme ça encore quelques jours jusqu'à ce que la sorbonne soit reprise le 16 mai
mais ces trois jours en ont été le précipité au sens chimique du terme
 

 
dans mon carnet de note j'ai ajouté
 
1er janvier 1969 à paris
les petits princes même révolutionnaires
il faudrait toujours les laisser sur leur planète
ils finissent toujours par tomber
doucement comme tombe un arbre
mais par tomber quand même
 
 

 
Brice est pourtant resté mon plus beau souvenir de mai 68
à moins que ce soit le lever de soleil de ce matin de pentecôte sur la chapelle de la Sorbonne où flottait le drapeau posé par mon révolutionnaire malgache
la promesse d'un monde nouveau
les promesses sont rarement tenues en politique
sous les pavés la plage
le plus beau slogan des murs de mai
j'ai quitté les pavés et j'ai choisi la plage
sans regret
 
22 mars 98 à kerantorrec en bretagne

 
 
Notes
1 Brice Lalonde, étudiant en lettres modernes à la Sorbonne, président de FGEL, ex-président du MAU (mouvement d'Action Universitaire, a fait la carrière politique qu'on lui connait, secrétaire d'état puis ministre sous François Mitterrand, actuellement (mars 98) toujours président de Génération écologie retour lecture
 
2 Michel Bablon, malgache, guévariste, a pris part à l'occupation de la Sorbonne, a organisé le comité d'occupation, avec le soutien des Katangais, est sur la même ligne que les dirigeants à la manifestation du 13 mai dont est extrait le portrait du trio Geismar, Sauvageot, Cohn-Bendit, mais n'a pas été mis en avant parce que sa nationalité malgache le menaçait d'expulsion immédiate comme Dany C-B. faites l'amour pas la guerre
retour lecture
3 François Donzel, du MAU, ami de Brice Lalonde, travaillait à l'Insee, trésorier de la Sorbonne libre, a suivi la carrière de Brice au cours de ses pérégrinations républicaines. retour lecture
 
3bis Armand Plas retour lecture
4 Jean-Claude Rabinovitch retour lecture
 
5 les Beaux-arts tiraient notamment les documents du CRAC Comité Révolutionnaire d'Agitation Culturelle qui a duré le temps de l'occupation de la sorbonne, j'ai encore trente ans après : La Poésie est dans la rue, poèmes et chansons recueillis au comité d'agitation culturelle de la sorbonne libre en mai-juin 1968. retour lecture
6 FAUCHON, magasin super luxueux réservé aux riches face à Hédiard, place de la Madeleine à Paris, où m'emmenait un temps "faire les courses" mon amie Kiki Féraud. Plus tard des anarchistes avaient lancé un commando pour aller mettre un S à FAUCHON(S)... retour lecture
Kiki Féraud m'avait sauvée après ma tentative de suicide du 22 mars, Bablon ayant eu le bon réflexe de l'appeler de l'hôpital, elle m'avait emmenée chez elle, s'était occupée de moi comme d'une soeur, m'apportant beauté, bonté, générosité, je n'oublierai jamais. Kiki est maintenant pédégère de la maison Haute-CoutureLouis Féraud. Nous nous sommes revues en octobre 97, quand j'ai montré à mes trois filles mon Paris à moi, du Quartier Latin au Faubourg Saint-Honoré. Malgré les lourdes charges qui pèsent sur ses épaules, Kiki a gardé son naturel, sa simplicité et ses qualités de coeur, c'est peut-être ça la vraie révolution.
7 Maurice Fanon, chanteur retour lecture
8 Frantz Fanon, écrivain politique, Les damnés de la terre 1967 sur la révolution cubaine éditeur : François Maspéro Petite collection maspéro, L'an V de la révolution algérienne, idem Pour la révolution africaine 1969 idem, Peau noire, masques blancs Le Seuil retour lecture
9 JCR Jeunesse Communiste Révolutionnaire retour lecture
10 Anne-Marie Lallement, monteuse de cinéma, puis cinéaste, amie de ma soeur Ann'yvonne, a inspiré le personnage de Marianne dans mon roman de 1967 aquamarine, publié sur ma page perso internet couverture d'aquamarine 67 retour lecture
11 Martine Cassou, connue maintenant comme peintre sous le nom de Martine Moore, vit à Londres, est mariée à Anthony Moore, musicien anglais, et prifesseur à l'Université des Arts de Cologne. Martine est ma meilleure amie depuis 1960, elle m'a inspiré le personnage d'Hélène dans aquamarine67.
12 Isabelle m'a inspiré le personnage de Christine. retour lecture
13 Aurélia tenait beaucoup à son pseudonyme, écrivait des chansons, vivait avec "Rouge-Gorge", en fait Claude Dejacques, journaliste qui a photographié les fresques de Nanterre et en a fait un livre A TOI L'ANGOISSE, A MOI LA RAGE mai 1968 - les fresques de nanterre retour lecture
14 j'écris ces notes en décembre 68 retour lecture
15 Docteur Francis Khan : hôpital Lariboisière, pour l'accueil des manifestants intoxiqués aux gaz lacrimogènes, il y a eu une recrudescence d'asthme chez les étudiants dans les mois qui ont suivi les événements de mai 68. Ça a été mon cas, je n'allais pas aux manifs mais je vivais entre le Pot de Fer (près de la rue Gay-Lussac, point le plus chaud de la nuit des barricades du 10 mai) et la rue Visconti, la Sorbonne était entre les deux, tout le quartier recevait les gaz.
16 la plupart des militants étaient complètement paranos...
 

trois jours à la sorbonne libre début juin 68
© 68-98-2008 marie-helene le doze
Revue de Presse : telerama : article de Gérard Pangon

marie-hélène Le Doze (dite Gaëlle)

Mes pages sur Mai 68 (mises en ligne en mai 1998)
faites l'amour pas la guerre (1998)
cette soif jamais ressentie (trois jours début juin 68 à la sorbonne libre)
message sur mai 68 en 1998
les fresques de nanterre
la chienlit c'est lui
Telerama : article de Gérard Pangon en mai 1998

la photo du Che par Alberto Korba en 67 (sur une émission sponsorisée par Apple en 1998)
Un Souvenir de Roberto Matta en mai 68 Paris



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